Les élites haïtiennes sont-elles incapables de penser le développement d’Haïti ?

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Notre regard sur les tentatives de développement ratées en Haïti nous amène à accorder une attention particulière à la période de l’occupation américaine qui s’étendait de 1915 à 1934. Pour ce faire, nous nous référons à l’excellent ouvrage du professeur Sauveur Pierre Étienne intitulé : « Haïti, la République dominicaine et Cuba. État, économie et société (1492-2009)». Ce livre de 464 pages, publié par les éditions L’Harmattan, fait une étude comparative de la construction et la formation de l'État dans ces trois pays de la Caraïbe.

L’analyse, portant sur une très longue période historique, permet d'expliquer les trajectoires des trois pays et de mettre en relief les points de convergence et de divergence socioéconomiques et politiques qui en découlent. L’auteur y expose de façon claire et systématique les divers facteurs expliquant l'existence « d'un État fragile en Haïti, d'un État faible mais fonctionnel en République dominicaine et d'un État total à Cuba ».

Nous nous concentrons aujourd’hui uniquement sur la période de l’occupation américaine en retenant quelques points saillants soulignés par le professeur Sauveur Pierre Étienne. D’entrée de jeu, le politologue rappelle l’effondrement de l’État haïtien le 28 juillet 1915 qui a conduit à l’occupation américaine. S’agissait-il d’un effondrement provoqué ou pas ? Les réponses divergent sûrement. On peut cependant retenir l’idée que tout processus menant à l’effondrement de l’État ouvre la voie à une éventuelle ingérence, voire une occupation étrangère.

Dr Étienne souligne aussi le désarmement progressif de la population haïtienne comme l’un des premiers chantiers auquel s’attelait l’occupant. Une phrase résume bien le programme des Américains : « Le cadre institutionnel approprié une fois établi, le rétablissement du monopole de la contrainte physique, la reconstruction et la modernisation de l’administration publique, la création d’infrastructures et la reconfiguration de la structure économique et sociale deviennent les éléments essentiels du programme de construction de l’État moderne en Haïti de 1915 à 1934.»

On comprend que l’État haïtien ne disposait plus du monopole de la violence légitime la veille de l’occupation américaine. Des groupes armés régnaient en maître dans certaines régions du pays. Entre 1911 et 1915, Haïti a connu six présidents différents, de nombreux assassinats politiques, dont ceux des présidents Vilbrun Guillaume Sam et Cincinnatus Leconte ainsi que des exils forcés. Ces coups d’État ont souvent été orchestrés par des groupes armés. L’occupant a d’abord rétabli l’ordre avant d’entamer la reconstruction et la modernisation de l’administration publique ainsi que la création d’infrastructures indispensables au décollage économique. C’est surtout cet aspect qui nous intéresse particulièrement aujourd’hui, 104 ans après.

En fait, tout semble indiquer qu’il n’y avait pas eu que du négatif dans l’occupation américaine. Loin de moi l’idée de faire l’apologie de l’occupation. Il faut tout simplement analyser objectivement les circonstances ayant conduit à son avènement, les rôles joués par les élites haïtiennes et les leçons de cette expérience que l’on peut en tirer. Il faut voir comment le pays pouvait partir de la base de gestion héritée des Américains pour poursuivre le processus de construction d’un État moderne et inclusif. Cette construction reste et demeure une étape obligatoire au décollage économique national.

Assez paradoxalement, beaucoup de mesures prises durant la période de l’occupation sont nécessaires encore aujourd’hui. Malheureusement, beaucoup de similitudes peuvent être établies entre les circonstances ayant précédé l’occupation américaine et celles d’aujourd’hui. Deux des points soulignés par le Dr Sauveur Pierre Étienne devraient retenir encore l’attention : le rétablissement du monopole de la contrainte physique et la modernisation de l’administration publique. Les deux ont été rendus possibles grâce à la mise en place de l’Administration générale des contributions.

« La constitution d’un appareil répressif efficace, avec un effectif raisonnable réparti sur toute l’étendue du territoire, centralisé et doté d’une chaîne de commandement assurant la coordination de ses activités sur le terrain, est le point de départ du processus qui conduira à la fin de l’instabilité politique chronique, du régionalisme et du caudillisme », écrit le politologue.

Aujourd’hui, on parle de l’inefficacité de la Police nationale d’Haïti (PNH), principal appareil répressif de l’État haïtien. Son effectif est encore insuffisant. Elle peine à couvrir tout le territoire national et à rétablir l’ordre là où les gangs armés font la loi. On note très souvent des faiblesses au niveau de la chaîne de commandement et un manque de coordination des activités sur le terrain.

Cette dernière se révèle être incapable de pacifier le territoire national, ce qui laisse planer le spectre de l’instabilité chronique et justifie la présence d’une force étrangère sur le sol national. Il y a eu le désarmement total des groupes armés durant l’occupation américaine. Un impératif encore aujourd’hui.

Après avoir établi l’ordre, note Dr Étienne, l’occupant s’est penché sur l’organisation du monopole de la fiscalité. La construction et la modernisation de l’administration publique passaient par l’instauration d’une institution efficace de perception de taxes et impôts en vue d’avoir les moyens de pourvoir « à son bon fonctionnement, de répondre à ses obligations financières sur les plans interne et externe et de réaliser quelques travaux publics pouvant lui conférer une certaine légitimité », poursuit-il.

Le monopole de la fiscalité et celui de la violence légitime constituent donc les deux bras d’un État efficace. Aussi, pour les Américains, l’Armée était-elle tout aussi importante que l’Administration générale des contributions qui va être créée le 6 juin 1924. Aurait-il fallu attendre l’occupation américaine pour instaurer une instance centralisée de collecte de taxes et d’impôts ? N’y aurait-il pas eu de pareille instance sans l’intervention des Américains ? Comment les élites haïtiennes envisageaient-elles de financer le développement national ?

Avant l’occupation américaine, rappelle Dr Étienne, les impôts internes représentaient à peine moins de 10 % des revenus de l’État. Il cite le rapport d’un conseiller financier de l’époque qui souhaitait que les impôts puissent passer à 50 % des recettes fiscales du pays ou encore excédent les sources externes de revenus.

Le paragraphe suivant montre tout l’enjeu de la problématique d’augmentation des recettes fiscales: « Aussi adopte-t-il toute une politique d’augmentation des charges fiscales, de gestion des dépenses publiques, afin d’assurer l’équilibre budgétaire, et de supervision de l’évolution de la dette publique. Ces mesures aboutissent à la stabilisation de la monnaie nationale et à la quasi-disparition des pratiques liées à la corruption dans l’administration publique. Ces deux résultats, à leur tour, entraînent la réduction de la dette étrangère et l’augmentation du budget de fonctionnement et d’investissement de l’État.»

Aujourd’hui encore, l’élargissement de l’assiette fiscale, de même qu’une meilleure gestion des recettes publiques devraient figurer parmi les priorités de l’heure. Le débat sur la dette publique et l’équilibre budgétaire n’a jamais été aussi crucial qu’il ne l’est en 2019. Les Américains se donnaient pour objectif de stabiliser la monnaie nationale, un autre impératif d’aujourd’hui. Sans négliger la lutte contre la corruption, sans quoi aucun progrès économique n’est possible.  

Dr Étienne prend le soin de souligner le fait que la bourgeoisie compradore haïtienne, qui devait « s’atteler au dur apprentissage de l’impôt et accepter de n’être plus au-dessus de la loi » n’acceptait pas cet élan de modernisation de l’État. De même, le rétablissement de la corvée exigeant la participation forcée des paysans dans les grands travaux d’infrastructures n’allait pas séduire cette catégorie.

Les élites haïtiennes auraient pu continuer sur cette lancée de modernisation de l’administration publique, de réforme fiscale et monétaire pour entamer le décollage économique national. Comme l’ont fait les élites dominicaines. Il convient de noter qu’en 1916, l’année suivant l’intervention militaire américaine en Haïti, la République dominicaine a vécu la même expérience. Mais la république voisine a su mieux tirer profit de cet épisode historique.

En 2019, la majorité des problématiques qui avaient occasionné l’occupation américaine refont surface. Les élites haïtiennes n’arrivent même pas à consolider les éléments positifs réalisés par les Américains.  Sont-elles incapables de penser le développement national ?

Thomas Lalime

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Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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