La mobilisation permanente en Haïti : une option a-démocratique, irresponsable et suicidaire

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L’urgence de revoir nos stratégies de combat

Depuis les évènements des 6 et 7 juillet 2018, un regroupement politique dit secteur démocratique et populaire associé à d’autres composantes des milieux politiques et de la société civile recourt à des manifestations récurrentes pour demander la démission du président Jovenel Moïse au motif que ce dernier ne respecte pas ses promesses de campagne et se révèle incapable d’assumer le mandat reçu du peuple haïtien le 7 février 2017.

Cette mobilisation est devenue permanente (24/7) depuis le 15 septembre dernier et entraine –ou supposée entrainer- un arrêt des activités sociales et économiques. L’administration, le commerce, l’industrie, l’école et les lieux de loisir sont enjoints de fermer leurs portes, et les grands moyens sont mis en place pour s’assurer du respect de ces consignes : pas de circulation dans les rues, barricades enflammées surveillées par des jeunes surexcités, violents et souvent armés, jets de projectiles, incendies de véhicules ou d’installations commerciales, pour ne citer que ces mesures.

Il n’y a pas de doute que ces manifestations au quotidien ont amplifié la grogne autour de l’administration Moïse, et renforcé le désamour, la désaffection pour ce président. Mais cette stratégie de combat axée sur la contrainte et la violence est-elle compatible avec le fonctionnement des communautés qui ont des besoins d’alimentation, de santé, de déplacement qui ne peuvent attendre ? Comment demander à des enfants et des jeunes d’attendre le départ du président Moïse pour recevoir des services d’éducation et de formation ? Dans un monde globalisé où la connaissance est devenue une ressource stratégique, où les modes et les contenus d’enseignement auront radicalement changé d’ici 2030 avec la percée de l’intelligence artificielle.

Dans ce qui nous est donné de voir comme mode opératoire, et à l’examen du discours des promoteurs, il ne nous pas été loisible d’identifier des éléments d’un projet de transformation sociale. Au contraire, la mobilisation permanente, telle qu’elle se déploie, constitue une sérieuse remise en question du socle des valeurs adoptées (droits de l’homme, démocratie politique, tolérance, responsabilité, solidarité, souveraineté qui ….) au lendemain du 7 février et censées constituer les piliers de notre vivre-ensemble. Ne constate t-on pas, en effet, qu’outre d’handicaper l’accès aux services sociaux de base, cette mobilisation fragilise les liens sociaux, achève de détruire ce qui reste de l’économie, aggrave la détresse sociale, nuit à la jouissance des droits fondamentaux et ne semble aider en rien cette société dans la poursuite de ses aspirations.

Les services sociaux de base à l’arrêt ou en net ralentissement

Cette année, il n’y a pas de rentrée scolaire : les écoles, les centres professionnels, les universités et les institutions d’enseignement supérieur gardent leurs portes fermées. Quand les hôpitaux et les centres de santé ne sont pas fermés, ils arrivent difficilement à délivrer des services, soit par indisponibilité de produits énergétiques ou de matériel de travail soit par absence du personnel médical qui a du mal à regagner le poste de travail. On a déjà vu les effets de peu d’attention portée au secteur éducatif, de l’environnement défectueux d’apprentissage sur la qualité de l’éducation et la qualité de nos ressources humaines (qualité de nos dirigeants politiques, de nos technocrates, de nos cadres….). Dans 3 à 5 ans, on verra l’impact de l’instrumentalisation politique de l’école. La presse a pris l’habitude de relayer les cas de décès, de blessures survenus dans les manifestations mais porte peu d’attention aux conséquences du non accès aux services de santé. Ce n’est pas parce que les institutions sociales sont défaillantes qu’il faut rechercher leur fermeture. La cessation (ou le fonctionnement au ralenti) des services sociaux de base est une atteinte grave aux droits des communautés haïtiennes locales.

De l’affaissement de l’économie : aggravation de la pauvreté et de la détresse sociale

Le tableau de l’économie haïtienne d’avant 15 septembre était déjà dramatique: croissance faible, insuffisante pour compenser les effets du dynamisme de la démographie, prévision de 0.2% de croissance pour l’année 2019, chômage massif frappant majoritairement les jeunes. Avec la mobilisation du 15 septembre, ce sont tous les pôles de cette économie (marchand, non marchand et populaire) qui sont rudement frappés. Le secteur formel, le secteur informel, ils sont tous à terre. Des annonces de fermeture d’entreprise dans le secteur formel sont quotidiennes. La délivrance des services des administrations publiques est complètement handicapée. Avant le 15 septembre, c’était plus 2/3 de la population qui vivaient avec moins de 2 dollars. Combien sont-ils maintenant ? Avant le 15 septembre, c’était plus de 3 millions qui faisaient face à l’insécurité alimentaire. Combien sont-ils maintenant à faire face à la faim ? Quelle est maintenant la situation de l’accès à l’eau potable dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et dans les grandes villes des départements?

Une atteinte aux droits fondamentaux

Incontestablement, cette mobilisation nuit à l’exercice des droits fondamentaux. Outre les droits à l’éducation, la santé, et à l’alimentation mentionnés plus haut, la liberté de déplacement, le droit à la sécurité sont mis à mal. Seuls celles et ceux qui sont capables de se payer une bande armée peuvent prendre les rues de Port-au-Prince et les routes nationales en toute quiétude. Par ailleurs, les citoyens sont mis en incapacité de se réunir, d’aménager des espaces de rassemblement, de discussion sur leur propre situation. Ils sont réduits à des récepteurs de messages, de consignes émanant de lieux de communication traditionnels et/ou modernes pas toujours bien intentionnés et participant de la polarisation ambiante pour/contre le départ de Jovenel Moïse. Le silence des organisations dites de droits de l’homme ou leur focus sur les bastonnades et les brutalités policières est une indication de la représentation simpliste de la démocratie en Haïti.

Quelques commentaires et pistes

La demande massive de justice sociale, de transformation sociale qui a cours en Haïti est légitime. Elle trouve sa pleine justification dans le fait que la société haïtienne est profondément inégalitaire (avec un coefficient de Gini tournant autour de 0.6%, moins de 10% de la population constituée de descendants étrangers, français, allemands, syriens, libanais posséderaient l’essentiel des installations industrielles, de commerce, de transport et de communication et ont accès à des standards de vie comparables à ceux des habitants aisés des pays développés pendant que la majorité de la population doit se contenter de conditions d’existence précaire), que l’État au service des élites économiques et politiques n’a jamais porté attention aux demandes sociales, n’a jamais orienté l’action politique vers les préoccupations d’intérêt général ou la résolution de défis sociaux collectifs.

Cela dit, l’argument porté par l’opposition apparait séduisant au prime abord ; cet argument veut que l’État en organisant le pillage systématique de nos ressources, en laissant le pays sans des structures efficaces, fonctionnelles de santé et d’éducation et en maintenant les structures économiques traditionnelles reste sourd aux demandes de développement socioéconomique et s’impose comme un État prédateur et violent. La violence des barricades dans les rues et sur les routes ne serait rien, comparé à la violence d’état systémique et institutionnalisée. Pour intéressant qu’il puisse paraitre, ce constat restera inutile s’il ne débouche pas sur un projet de transformation ou d’innovation sociale.

Il ne s’agit pas de s’opposer au mouvement de contestation en soi en cours. L’histoire universelle a bien montré les gains colossaux que l’on peut obtenir de ces élans contestataires : révolution de Saint-Domingue, lois sur les droits des ouvriers, les droits des femmes et la protection de l’environnement pour ne citer que celles-ci. Mais, pour celles et ceux qui connaissent l’histoire passée et récente de ce pays, ce qui est mis sur la table (départ du président Jovenel, gouvernement de transition, procès Petro Caribe et conférence nationale souveraine) ne constitue en rien un projet, encore moins un projet novateur.

La demande sociale est bien celle d’une transformation sociale qui implique une rupture de l’ordre établi, une transformation dans les rapports sociaux, une remise en cause des structures collectives, la production d’un nouveau cadre institutionnel. Le changement souhaité n’a pas nécessairement à être brutal, il peut être progressif, il doit surtout être profond, qualitatif. Il doit s’appuyer sur des méthodes qui emportent l’adhésion des communautés de manière à assurer une force de frappe à l’initiative.

Nous devons reconnaitre que nous nageons en pleine complexité. Penser et piloter la transformation sociale relèvent de la complexité et demandent de la lucidité, de la cohérence et le rassemblement des forces. Ce qui a peut-être fait ses preuves au 19ème et au 20ème siècle ne s’impose pas d’emblée au 21ème siècle. L’idéal de souveraineté, de solidarité, de dignité que nous affirmons poursuivre nous impose de rester toujours connecté aux besoins, attentes et aspirations des communautés, de porter un regard attentif aux enfants et aux jeunes, de chercher surtout à améliorer l’existant, et pas à le détruire (pour réduire progressivement la mendicité et la dépendance et progresser vers la fierté), de faire de l’équité sociale, la diversité inclusive et la soutenabilité environnementale nos principales boussoles, de maintenir le dialogue inter-haïtien et de rechercher ce que nous croyons être la vérité en toutes circonstances.

Si le départ du président Jovenel Moïse s’inscrit dans un projet de transformation sociale poursuivant des objectifs politiques, économiques, techniques et culturels, quel mal devraient avoir les différentes composantes de l’opposition (alternative consensuelle, passerelle et mache kontre) pour se concerter et harmoniser leurs violons ? La diversité est une ressource, et l’inter-coopération est une exigence dans la conception et la mise en œuvre des innovations sociales
En attendant, la mobilisation permanente 7 jours sur 7 à base de violences est un recul et ne sert pas la cause de notre vivre-ensemble. Il faut revoir nos méthodes de combat.

Léonne Intervol

Animateur (s)

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