Jerry Tardieu finalement pour une nouvelle constitution

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Jerry Tardieu a Montreal Sept 2019

Le député de Pétion-Ville Jerry Tardieu a avoué le vendredi 13 septembre 2019 à l’Université de Montréal où il prononçait une conférence sur les enjeux d’une réforme constitutionnelle pour la diaspora haïtienne qu’il est favorable à une nouvelle constitution. Répondant à l’invitation de l’Association des étudiants haïtiens de l’Université de Montréal (AEHUM), il présentait les conclusions des travaux de la Commission spéciale de la Chambre des députés sur l’amendement de la constitution qu’il présidait durant la 50e législature. L’accent a été surtout mis sur les propositions qui concernent l’intégration de la diaspora haïtienne dans la vie politique en Haïti.

M. Tardieu en a profité pour partager avec l’assistance les grandes lignes des propositions d’amendements faites par la commission mais ignorées par les leaders de la majorité au Parlement.  Au bout du compte, le parlementaire et homme d’affaires rejoint la position de la constitutionnaliste Mirlande Manigat qui croit qu’il y a tellement de changements majeurs à opérer dans la constitution qu’il vaut mieux en adopter une nouvelle.

Les commissaires proposent la création de circonscriptions législatives dans la diaspora pour permettre aux Haïtiens établis à l’extérieur d’élire leurs propres représentants au Parlement. Ces circonscriptions extraterritoriales dépendent de l’importance démographique des populations dans les pays d’accueil. Selon les nouvelles dispositions proposées, un représentant proviendrait des États-Unis, un du Canada, un de l’Amérique du Sud, un autre provenant du Mexique, de l’Amérique centrale et de la Caraïbe, un de l’Europe, l’Afrique et l’Asie et un de la République dominicaine. Le Sénat, de son côté, devrait compter un seul élu pour l’ensemble des Haïtiens vivant à l’étranger. La mise en œuvre de cette proposition exigerait des accommodations assez coûteuses financièrement et techniquement.

La décision la plus attendue par la diaspora et la plus réaliste à court terme semble être le rétablissement des droits politiques de tous les Haïtiens vivant à l’étranger. Sans distinction aucune. Y compris le droit de se faire élire à tous les postes. À la seule condition qu’un élu détenant une nationalité étrangère ne pourra pas la faire prévaloir sur le territoire national, prévient Jerry Tardieu. Si cette proposition semble faire l’unanimité en terre étrangère, elle semble effrayer certains politiciens et décideurs évoluant en Haïti. L’exclusion des Haitiens vivant à l’étranger possédant la double nationalité dans la vie politique haïtienne est une conséquence de cette frayeur.  

Pourtant, rappelle Donald Prosper, un personnage d’âge avancé qui assistait à la conférence, la première Constitution de la Première République noire du monde stipulait qu’il suffit qu’une goute de sang indien ou africain coule dans les veines de quelqu’un pour qu’il puisse revendiquer son identité haïtienne. On est donc parti d’un pays ouvert sur le monde entier, prêt à accueillir comme Haïtien  n’importe quel Noir, Indien ou esclave révolté qui foule le sol national, pour aboutir à un pays fermé au nez de ses propres filles et fils ayant adopté une nationalité étrangère. Comment en est-on arrivé là ? Est-ce par la simple peur d’une invasion de la scène politique en Haïti par la diaspora?

À bien analyser, certains des politiciens haïtiens qui reprochent au secteur privé des affaires son fort penchant pour les monopoles, affichent le même comportement monopolistique sur la scène  politique. Ils revendiquent pour eux seuls les droits politiques. Un participant à la conférence s’est justement posé la question suivante : « qui a le droit de décider qui est Haïtien et qui ne l’est pas »? Cette interrogation renvoie à l’importante question de l’identité haïtienne que la commission parlementaire dirigée par Jerry Tardieu n’a semble-t-il pas approfondi. Avec la nationalité acquise à l’étranger, le compatriote continue d’être considéré Haïtien par les natifs du pays d’accueil. Parallèlement, il est reconnu comme étranger en Haïti. Conséquence : un nombre important de jeunes haïtiens souffre d’une crise aigüe d’identité.

Garder le monopole d’opportunité d’être élu en Haïti permet à un groupe de politiciens haïtiens d’éviter la concurrence de leurs compatriotes de la diaspora. Celle-ci dispose d’une frange qui pourrait faire valoir une grande expertise, un savoir-faire éprouvé mais aussi une capacité financière sans avoir à se subordonner à un groupe économique pour financer une campagne électorale. Il faut toutefois admettre que la compétence ne doit pas seulement se résumer à une accumulation de savoirs sans faire preuve d’honnêteté et d’intégrité.

Évidemment, la diaspora haïtienne demeure très hétérogène. Les plus capables, comme c’est le cas en Haïti d’ailleurs, ne sont pas toujours intéressés par les postes politiques. L’ironie du sort, c’est que quelqu’un qui contrevient à la loi, qui n’est donc pas éligible à une nationalité étrangère, peut toujours postuler à un poste électif en Haïti. Comme si l’on faisait la part belle aux malhonnêtes.

L’État haïtien ne montre pas sa capacité ni sa volonté de profiter pleinement des opportunités que représente sa diaspora. D’autres pays comme Israël ont fait le contraire. Le cas de Manuel Valls est un exemple éloquent d’intégration de la diaspora. Né à Barcelone, il a été maire et député en France avant de devenir ministre et Premier ministre français. En 2018, il déclarait sa Candidature à la mairie de Barcelone, un poste très prestigieux dans sa ville natale. Pourquoi Michaëlle Jean ne serait pas capable de devenir ministre des Affaires étrangères, Premier ministre ou président en Haïti après avoir été Gouverneure générale du Canada ?

 Si Jerry Tardieu  avoue n’être pas sûr de rester en politique après son passage à la 50e législature, il confirme qu’il continuera sa bataille pour l’adoption d’une nouvelle constitution accordant la pleine jouissance des droits politiques à la diaspora. Il affirme avoir été systématiquement combattu par les leaders de la majorité présidentielle au Parlement qui le soupçonne de vouloir devenir sénateur ou président de la République. Ce serait l’une des raisons pour lesquelles, selon lui, les propositions d’amendement faites par la Commission qu’il dirigeait ont été  tout simplement boycottées.

Cette stratégie, il pourrait, dit-il, le comprendre. Ce qui demeure incompréhensible à ses yeux, c’est que même d’importants projets de lois du Comité interministériel d’aménagement du territoire (CIAT) et d’autres soumis par le pouvoir exécutif aient connu le même sort. Le moins que l’on puisse dire c’est que la 50e législature a souvent sacrifié le bien commun sur l’autel de l’intérêt individuel mesquin.

L’exposé de Jerry Tardieu  a donné lieu à des échanges emprunts d’émotions de la part de la communauté haïtienne de Montréal qui a fait le déplacement en grand nombre. Il a pris le soin de laisser à Samuel Pierre, professeur titulaire au département de génie informatique et génie logiciel à Polytechnique de Montréal, de clore les débats. M. Pierre se réjouit de constater que la Commission se préoccupe de l’aspect économique de la mise en œuvre de la nouvelle constitution. Cet aspect a été négligé par la constitution de 1987, ce qui la rendait difficile d’application. L’État haïtien dispose-t-il vraiment les moyens de garantir gratuitement l’éducation primaire à tous ses  citoyens? Pourquoi avoir autant de parlementaires, députés et sénateurs ? A-t-on vraiment besoin de trois sénateurs par département et d’autant de députés pour la zone métropolitaine de Port-au-Prince? Les propositions d’amendement proposent des solutions à tous ses problèmes.

Samuel Pierre rappelle à juste titre qu’une nouvelle constitution ne va pas résoudre tous les problèmes du pays. Celui-ci a d’ailleurs connu beaucoup de constitutions. Pourquoi n’ont-elles jamais été respectées scrupuleusement? Ne s’agit-il pas d’une mentalité ou d’une culture de non respect des lois des Haïtiens? C’est à ce niveau que le problème devient encore plus compliqué.

Si les dirigeants haïtiens continuent de croire que « konstitisyon se papye, bayonèt se fè », on peut adopter la meilleure constitution possible, on n’aura pas les résultats escomptés. Plus inquiétant encore, c’est qu’une mentalité ne changera pas du jour au lendemain, à moins d’une rupture drastique. Paul Kagamé a justement provoqué cette rupture dans la mentalité des citoyens rwandais. Les résultats s’avèrent par la suite extraordinaires. À quand une pareille rupture en Haïti ? Ce sera quand nous arriverons à avoir un vrai leader, visionnaire, honnête, compétent et intègre à la tête du pays. Sera alors déclenché le processus fulgurant de développement économique.

Thomas Lalime

Publie dans le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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