Haïti : les jeunes entre envie de s’en aller et volonté de résister

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La migration a toujours été un phénomène fort en Haïti. A plusieurs périodes de notre histoire, diverses obligations ont porté des gens à quitter ce sol pour se rendre ailleurs à la recherche d’un mieux-être. Dans le temps, on pourrait croire que les migrants étaient surtout des adultes avec des responsabilités qui fuyaient le pays. Mais depuis peu, c’est au tour de la majorité des jeunes de partir ou penser à laisser le pays.

On a tous eu vent des années où les « rakèt » abondaient et amenaient à la Guadeloupe, aux USA… Pères, mères de famille, citoyens à bout de souffle optaient pour des embarcations de fortune afin d’arriver quelque part où la vie paraissait moins sombre. Après le tremblement de terre de 2010, le nombre d’Haïtiens à avoir laissé le pays s’est accru terriblement. Si avant, la République dominicaine et les États-Unis d’Amérique passaient pour les « El Dorado », les destinations récentes ont été le Brésil et surtout le Chili. Beaucoup de jeunes ont fait le choix de partir et parmi ceux qui restent encore, le désir s’intensifie, surtout avec les événements récents qui n’aident pas beaucoup. On sent que ce n’est plus qu’une question de temps pour certains.

Interrogés par la rédaction de Balistrad, des jeunes de 20 à 30 ans ne cachent pas leur scepticisme face à une éventuelle amélioration de la situation. De jeunes professionnels ne voient qu’une solution à leurs problèmes récurrents : partir. Plusieurs d’entre eux, dont quelques-uns ont souhaité garder l’anonymat, ont livré leurs impressions et étalé leurs motivations.

Un jeune homme de 23 ans, licencié en gestion des affaires, a un poste au sein de la douane de La Saline. Tous les jours, il brave les dangers pour se rendre au travail et le chemin du retour ne s’avère pas moins dangereux. Ces derniers temps, toute cette situation lui donne des pensées noires et il exprime sa lassitude. « On arrive à dégoûter ce pays qui jette trop d’embûches sous les pieds des jeunes qui veulent réaliser quelque chose. », regrette-t-il. Selon lui, les premiers responsables restent les dirigeants qui n’ont rien fait pour améliorer les conditions de vie.

Comme d’autres jeunes de son âge, un ami voit son avenir obnubilé par les nuages de l’incertitude, sur cette île. Le dessinateur et étudiant ne jure que par un voyage sans retour. « Parce qu’ici il n’y a pas de sécurité, pas de pouvoir d’achat, pas de loisirs, pas de travail. En gros, il n’y a pratiquement rien. Et nous avons sans cesse des problèmes politiques. », s’indigne ce jeune homme dont la tête grouille d’idées. Quand on lui demande s’il croit vraiment que l’herbe est plus verte ailleurs, il répond tout de go, oui.

Si la précarité, les difficultés économiques constituaient autrefois le seul motif, aujourd’hui un autre vient s’inscrire : l’insécurité galopante. A en croire certains citoyens, la vie devient une espèce en voie de disparition, d’où les formules récentes : « Chak Ayisyen g on grenn bal », « Si w pa mouri deja se pa fòt leta » en référence à tous ses fils que cette terre a avalés avec leurs rêves. Ce climat de peur renforce le désir de plusieurs de se tirer.Une étudiante en Sciences Juridiques trouve que l’ensemble de ses rêves est peut-être plus grand que le pays. Elle s’explique : « Je dois partir pour les réaliser sinon ils seront étouffés, engloutis comme s’ils n’avaient jamais existé. L’environnement n’est pas propice pour apprendre voire produire. Pour atteindre le fil de réussite suspendu juste sur ma tête, il faut au moins que je puisse lever la main et le saisir mais pas ici, peut-être là-bas, sûrement de l’autre côté. »
Interrogée sur la manière dont on peut arrêter cette fuite de cerveaux, elle lâche tout simplement : « Une fois que le pays ou encore les dirigeants auront appris à les apprécier. Tous ces cerveaux ont besoin de s’épanouir, de grandir ou d’être utiles. »

D’ailleurs, un étudiant à la Faculté de Droit et des Sciences Économique et PDG d’une agence, en fait mention : « La toute première raison qui me pousse à partir est l’insécurité galopante. La seconde ? J’estime qu’Haïti ne m’offre pas la possibilité de réaliser certains rêves que je chéris. Je désire ardemment être utile à ma famille au lieu de représenter un fardeau pour eux. Je veux profiter de ma jeunesse pour préparer ma vieillesse et l’avenir de mes futurs enfants. » A la question s’il a l’intention de revenir il répond sans hypocrisie : « J’en ai l’intention. Mais les conditions qui m’ont poussé à partir doivent changer. »

Marie Nelza Meus est journaliste et étudiante. Selon elle, ce désir chez les jeunes de laisser le pays se justifie par le manque d’encadrement auquel ils font face. Avec douleur elle évoque les mauvais souvenirs des épisodes de tirs sporadiques à Martissant qui l’empêchent de mener normalement ses activités. Elle ne compte pas parmi ceux qui tiennent à s’installer définitivement à l’étranger mais elle voudrait s’y rendre pour acquérir de nouvelles connaissances. « Partir pour moi n’est pas le meilleur choix mais je voudrais aller faire des études ailleurs pour revenir si certains problèmes sont résolus. », indique-t-elle.

Cependant, même au milieu de tout cela, on en trouve qui garde encore espoir. Le cas de Rendal Louis qui fait le choix, dit-il, de rester vivre en Haïti. « Je vis et je vivrai en Haïti », martèle l’entrepreneur comme une ferme conviction. Il sait que notre situation de peuple est chaotique mais ne se décide pas à lâcher prise. Que souligne-t-il ? « Les autres pays ne sont pas beaux et bons parce qu’ils sont sont d’autres pays mais parce que leurs habitants ont décidé qu’ils seront beaux et bons pour eux et eux tous. »D’autres jeunes opposent les exemples de ceux qui ont fait le sacrifice de revenir mettre leur savoir au service du pays et qui commencent à le regretter à ceux qui se sont envolés et sont déjà parvenus à avancer de plusieurs pas. Ils soutiennent que cela est dû à l’incapacité de l’Etat à satisfaire les besoins primaires et au manque d’opportunités, ces dernières n’étant pas légion par ici. Lucides, ils reconnaissent toutefois qu’ailleurs n’est pas pour autant la promesse du paradis mais affirment qu’ils pourront se débrouiller malgré tout. La question de la culture, l’adaptation au milieu, le racisme représentent pour eux les principales raisons qui rendent la tâche difficile. « Parfois, il faut tout recommencer, se refaire soi-même mais ça vaut le coup car c’est quand même mieux qu’ici. »

Joe Hendle Leandre, 23 ans, étudiant à la Faculté des Sciences humaines, abonde dans le même sens. L’étudiant en Sociologie raisonne encore plus fort. « Nous n’avons pas la culture de penser à ceux qui viendront après nous alors que nous savons pertinemment qu’aucune génération n’est spontanée. Donc il faut une génération qui accepte de souffrir pour que les futures puissent bénéficier d’un mieux-être. Mais on se contente de s’occuper de soi et on se dit que l’autre génération fera le sacrifice requis parce que le pays, lui, sera toujours là. », déplore-t-il. Plus loin, il continue : « A côté de ce discours, il y a aussi celui qui campe la politique comme une sale affaire. Alors avec une telle attitude nous subirons toujours ces conséquences et cela poussera les jeunes à ne vouloir que laisser ce pays. »

Il y a ceux qui ont choisi de rester se battre, mettre la main à la pâte pour changer les conditions de vie. Ceux qui sont partis et revenus par la suite, ceux qui ont décidé d’investir et de s’investir malgré risques et incertitudes. Ils se sont indubitablement armés de courage pour faire face à l’incertitude de notre quotidien. Mais peut-on vraiment juger ceux qui font tout leur possible pour trouver d’autres cieux plus cléments ? Quel avenir pour un pays quand la jeunesse déserte ? La plupart affirment avoir des rêves qu’il leur sera plus difficile de réaliser ici. A constater cette hémorragie qui ne semble pas près de s’arrêter, une question reste essentielle pour amorcer un réveil national ou une prise de conscience : « A qui la faute ? »Un regard autour de nous devra permettre de comprendre que ces jeunes ne sont pas les seuls à vouloir fuir ces conditions précaires. L’idée, si elle ne se trouve pas sur toutes les lèvres, a sûrement conquis bon nombre de cœurs. Même les plus âgés conseillent à leurs proches petits de profiter d’une occasion si elle se présente. Insécurité alimentaire, insécurité sociale, injustice et impunité, chômage grandissant, la machine à tuer qui déraille… Tout va mal. Le feu de la méchanceté a déjà calciné bien des rêves. Une vie a trop souvent été achetée à un projectile près. Les conjonctures se corsent.

Witensky Lauvince Source Balistrad

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