Ce pays et ce peuple qui méritent mieux

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C’était en 1984 ou 1985 sous le régime de Jean Claude Duvalier. Il était 8 heures du soir ; je rentrais chez moi comme d’habitude à la ferme aux pieds du Morne à Cabri, quand, arrivé à la Croix-des Bouquets, j’ai dû me faufiler dans une marée humaine qui couvrait toute la place publique de la ville. Des milliers et des milliers de personnes étaient couchées à la pleine lune pour passer la nuit. Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi cette démonstration insolite de gens sur une place publique ? Ce n’était quand même pas une manifestation contre Jean-Claude ?
J’ai eu la réponse à mes questions quand je me suis arrêté plus loin de la place publique :
* Bonswa madanm
* Bonswa Msye
* Eske w ka di m pouki tout moun sa yo ap dòmi sou plas la ?
* Se anbochaj
* Anbochaj ?
* Wi moun ki pral travay nan panyòl.
Oh Mon Dieu ! D’où vient tout ce monde ? Qu’est-ce qui a été préparé pour eux comme structures d’accueil ? Peut-on recevoir des êtres humains dans ces conditions ? Quel est le prix négocié par tête de « bétail » ? Ces haïtiens sont-ils traités de cette manière par d’autres haïtiens ?
Le lendemain je descends en ville pour constater au niveau de la Croix-des-Bouquets une multitude de colonnes humaines. Les gens étaient tassés et serrés l’un sur l’autre et des bourreaux les contrôlaient à l’aide d’un bâton. Ceux qui, pour une raison ou une autre, s’écartaient de la ligne, recevaient un coup de bâton sur la tête. Mon Dieu ! Il s’agit de mes frères haïtiens qui ont été vendus aux dominicains comme des animaux ! Il s’agit de traite de noirs 300 ans après
celle de 1700 en provenance de l’Afrique ! J’ai pleuré pendant tout le parcours, impuissant de ne pas pouvoir venir en aide à mes propres frères haïtiens en danger.
Deux mois plus tard, je rencontre une dame Médecin qui a travaillé comme « consultante » au moment de l’embauchage. J’aurais souhaité ne pas l’avoir rencontrée.
Nous, haïtiens, préférons vivre dans le déni. « Sa w pa konnen pap tiye w ».
Elle m’a raconté qu’elle avait signé un contrat de US$500 pour une semaine de travail qui consistait à « consulter » les embauchés. Ça se passait comme suit :
« Par groupe de 7 les embauchés rentraient nus dans la salle de consultation et devaient soutenir leurs pénis et presser dessus pour déterminer s’il n’y avait pas de trace de gonorrhée, et ensuite ils devaient se retourner et se pencher en avant pour détecter des signes d’hémorroïde. Pendant tout ce temps un homme utilisait un « can d’air freshner » pour éliminer l’odeur nauséabonde qui émanait de ces embauchés.
Tout s’est, tant bien que mal, bien passé le premier jour. Le second jour alors qu’elle préparait les dossiers pour recevoir un second groupe, elle a levé la tête et a cru pour un moment que son père était l’un des sept. Elle s’est arrêtée, a mis sa main gauche sur sa bouche et a respiré profondément. Elle a pu contenir ses larmes. Trop c’est trop. Elle a décidé de laisser le boulot sans dire un mot et sans toucher son salaire du jour et de la veille.
Elle m’a aussi rapporté que trop souvent les embauchés arrivaient sans aucun papier d’identification et qu’on leur attribuait des numéros ».
Six mois plus tard, je me retrouve sur la cour de la Caserne de Croix-des-Bouquets pour régler autre chose et j’assiste une fois de plus à une manifestation flagrante de violation de droits humains contre ceux ou certains d’entre eux qui avaient été embauchés quelques mois plus tôt. Une très longue ligne de « braceros » qui attendent d’être fouillés et dépouillés des dollars et des pesos dominicains par des officiers de la BRH.
Avec une violence verbale certaine ils sont contraints de :
« Retire soulye w »
« leve zèl poul ou a»
« Retire chapo a nan tèt w »
C’est peut-être la dernière manifestation d’humiliation d’haïtiens contre haïtiens que subissent ces hommes qui venaient de passer les pires moments de leur vie en République Dominicaine.
Pendant cette période et depuis 1933, les chefs d’états dominicains payaient aux chefs d’états haïtiens des « honoraires » pour rassembler les travailleurs immigrants saisonniers pour la coupe de la canne à sucre. Il est universellement reconnu que les immigrants sont mal logés dans des « bateys » et doivent travailler de longues heures dans les champs de canne-à-sucre.
Durant ces 82 ans de traites annuelles d’Haïtiens vers la République Dominicaine plusieurs générations ont décidé de rester en terre voisine au delà de leur contrat et y ont créé des familles.
Selon la loi raciste 168-13, le 23 septembre 2013 la Cour Constitutionnelle de la République Dominicaine a publié un arrêté selon lequel les enfants de travailleurs haïtiens nés en territoire dominicain après 1929 ne peuvent pas réclamer la nationalité dominicaine. La couleur de la peau de ces enfants constitue l’unique base de cette infamie contre l’humanité.
« Afrocentricity International tient à exprimer publiquement son rejet de la loi adoptée par la République Dominicaine, loi visant à priver tous les individus d’origine nés après 1929 en République Dominicaine. De leurs droits Il s’agit d’un affront non seulement vis-à-vis des Haïtiens, mais de tous ceux et celles qui sont fiers de leurs origines africaines »
Si plusieurs instances internationales ont catégoriquement condamné la loi 168-13 de la République Dominicaine, il n’en est pas de même pour les partis politiques haïtiens et plus particulièrement pour les 27 candidats à la présidence
agréés par le Conseil Electoral Provisoire. Comment expliquer ce silence complice de leur part ? Comment comprendre qu’aucun d’entre eux n’ait fait aucune déclaration à ce sujet ? Est-ce le même dédain vis-à-vis de leurs proches qui a caractérisé tout le processus d’embauchages et de retour de nos frères haïtiens ? Est-ce que le peuple haïtien doit s’attendre à des tournées en République Dominicaine par tous les candidats qui iront pour quémander le financement de leur campagne comme ça a été le cas lors des dernières élections haïtiennes ?
J’espère vivement que la société civile haïtienne organisera une campagne systématique visant à signaler au peuple haïtien ceux qui auront osé traverser la frontière en vue de recevoir l’absolution et/ ou l’appui financier des dominicains.
Mesdames, Messieurs, les Candidats à la Présidence
Aimez ce pays, l’histoire vous le rendra
Renmen peyi a, listwa a remèt nou sa

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