Le dialogue: ni un refuge, ni une échappatoire

Posted
4 months ago
Last updated
4 months ago
3134 views
Time to
read
5’

Joseph Wendy Alliance - Invité du Midi - Archives

Un texte de Joseph Alliance sur l'importance du dialogue dans la resolution de crises et ce que cela signifie pour le contexte haitien

Importance du dialogue/de la médiation pour aider Haïti à sortir de la crise

Haïti est une société frappée par la pauvreté de masse et de profondes inégalités. Durant les trois dernières décennies, le niveau de croissance économique en moyenne n'a pas dépassé les 2% et son revenu per capita de US $ 765 se trouve inférieur à celui de l’Afrique subsaharienne qui pourtant représente le sous-continent le plus pauvre du monde. Le sociologue haïtien Jean Casimir a parlé de dialogue de sourds pour illustrer le rapport des élites avec les couches défavorisées de la population. Au niveau international, ce dialogue de sourds se reproduit dans la manière dont Haïti n’arrive pas à engager un dialogue avantageux avec les grandes instances internationales pour promouvoir ses intérêts stratégiques à cause de sa faiblesse de pays pauvre, mal gouverne et instable. Ce fossé entre les élites et la majorité pauvre s’est agrandi puisque les institutions du pays sont historiquement capturées par des élites politiques et économiques qui ne priorisent pas la production de richesses ainsi qu’un partage relativement équitable de ces richesses- la misère au sein des richesses disait Demesvar Delorme dès la fin du dix-neuivième siècle, le développement durable et la stabilité politique. Ces élites en général s’arrangent pour contrôler les ressources du pays et reproduire les inégalités. Au-delà de cela, il y a même une tendance à instrumentaliser la pauvreté, surtout dans les bidonvilles du pays qui sont devenus des poches actives de violence, se métastasant aujourd’hui avec la possibilité de faire dégénérer le pays en un vaste espace de non-droit, la république bananière tant redoutée.

Dans ce contexte d’intense polarisation, la médiation, définie par la United States Institute of Peace comme “ un mode de négotiation dans lequel une tierce partie mutuellement acceptée aide les parties en conflit á trouver une solution á laquelle elles n’arrivent pas á parvenr toute seules” peut jouer un rôle important en permettant aux différents acteurs aux intérêts divergents de se rencontrer et de reconnaître l’importance de préserver le bien commun. Haïti vit une crise aiguë et il est reconnu que l’outil de la médiation aide à dénouer les crises. Par exemple, au niveau des crises internationales, il est reconnu que, depuis la fin de la Guerre Froide, la médiation a été utilisée dans 50% des crises et la possibilité de trouver un accord est 5 fois plus probable lorsque la médiation est présente et la possibilité de résoudre les tensions est 2.4 fois supérieure que dans les situations où l’outil de la médiation a fait défaut.

Même si les grands problèmes géopolitiques restent encore d'actualité, il y a eu quelque part une mutation dans la typologie des conflits au niveau international. Les nouvelles formes de conflits dans le système multipolaire actuel sont surtout dus à des phénomènes sociaux ( pauvreté extrême, inégalités sociales criantes, banditisme) incontrôlés à l'intérieur même des Etats. Ce sont ces nouvelles poches de conflits internes qui déstabilisent les Etats, en particulier les États faibles comme Haïti qui fait face actuellement à ces nouvelles formes de conflictualité à travers le banditisme et l'insécurité.

En somme, pour aider Haïti à sortir de sa crise multidimensionnelle, la médiation pratiquée à trois niveaux peut être un outil important:

Track 1 médiation- Ce niveau comporte le dialogue avec à la fois les élites politiques, économiques entre elles et avec la communauté internationale. Les décideurs haïtiens, souvent enfermés dans la

recherche de leurs intérêts spécifiques, aggravent les crises en perdant de vue les meilleures décisions à prendre dans l'intérêt du pays. Dans ce cas, l’outil de la médiation peut s'avérer utile en permettant de trouver un équilibre entre les intérêts des acteurs et la recherche de solutions communes et durables dans l'intérêt global du pays.

La médiation peut servir également à mieux négocier avec la communauté internationale dans ses différentes composantes dans l'intérêt du pays. Mon expérience ( qui est surtout un exemple de Track 2 et 3) dans le dossier de médiation/résolution de conflits opposant les paysans de Caracol face à la Banque Interaméricaine de Développement (BID) indique que la qualité des interlocuteurs/médiateurs haïtiens peut aider à trouver des résultats en faveur du pays dans nos différentes formes de négociations avec l’international. Les résultats ne sont pas aussi déterminés à l’avance comme on le prétend.

Track 2 médiation- dialogue avec la société civile

La société civile a un rôle très important à jouer dans la résolution de la crise qui gangrène le pays. Elle est en elle-même un grand espace de médiation entre l’Etat, les décideurs internationaux et la société haïtienne. Son rôle est de servir de relais pour les grandes revendications citoyennes autour de questions importantes comme la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption, le droit des femmes etc. Mais cette même société civile également peut être très fragmentée et ne devenir que le simple reflet de groupes d'intérêts dominants de la société.

La médiation dans ce cas dans le cadre de la société civile peut aider les différents acteurs au sein de cette société civile à mieux négocier leurs différends, ce qui permet de conserver une société civile forte dans sa globalité et plus apte à son jouer son rôle de vigile.

Track 3 médiation - dialogue avec les communautés sensibles- prévention de conflits

Le pays fait face aujourd’hui à une situation de banditisme et d'insécurité qui a débordé le cadre des zones volatiles traditionnelles comme Cité-Soleil, Bel-Air, Martissant, La Saline , etc pour se métastaser vers d’autres zones de la capitale et d’autres régions du pays. Face à cette situation critique, la faiblesse de l’Etat l'empêche d’endiguer le phénomène même du point de vue répressif tout simplement. Toutefois, même si l’Etat haïtien parvenait à mobiliser tout son appareil répressif ( ce qui reste indispensable) pour attaquer le problème de l'insécurité, cette méthode ne permettrait pas de s’attaquer aux racines du problème.

  1. banditisme est la résultante de l’absence de l’Etat dans ces communautés en tant qu’instance chargée d’apporter les services de base aux communautés livrées à elles-mêmes. L’Etat ainsi que la société civile ne peuvent pas tourner le dos à ces communautés et espérer que le problème va se résoudre en traquant uniquement les bandits. Il relève de la responsabilité de l’Etat et de la société civile d’aller vers ces communautés, de dialoguer avec elles, d'établir des passerelles, apporter les services à la population, recréer la vie dans ces espaces, faire renaître l’espoir pour transformer ces foyers de violence en de nouvelles oasis. C’est surtout à travers ce travail de médiation et de prévention de conflits qu’on contribuera à construire le développement et la paix durables dans ces communautés et dans le pays entier.

Risques d’instrumentalisation du dialogue

Le dialogue dont il est surtout question aujourdh’ui est celui de niveau 1. Vu que le dialogue représente un outil capital de gestion ou de résolution de crises, toutes tentatives d’instrumentalisation d’un tel mécanisme par les acteurs concernés ne ferait qu’envenimer la crise, augmenter son niveau d’intractabilité. L’un des facteurs clés pour réussir le dialogue, en plus de la sincérité des acteurs en question à vouloir trouver un solution à la crise à travers le chemin du dialogue, c’est que le public en général percoit les parties prenantes comme des éléments légitimes pour l’engager.
Dans le cas qui nous concerne, il semble bien que la société haïtienne en général admet l’importance du dialogue national comme un instrument pouvant aider le pays à sortir de la crise, mais, vraisemblablement fait très peu de confiance aux acteurs de premier plan qui sont en position pour le promouvoir . Ceci entrave sérieusement les possibilités de réaliser un véritable dialogue national et de le réussir. Aux yeux de la population, les acteurs politiques traditionnels ont épuisé leur capital de légitimité et n’inspirent pas confiance pour conduire un tel exercice. Le dialogue n’est pas un espace où les détenteurs du pouvoir politique, les acteurs politiques en général et leurs alliés économiques viennent se laver les mains comme des Ponce Pilate, se décharger de toutes responsabilités et de leur rôle dans la crise et dans la situation chaotique du pays. Le dialogue lui aussi est avant tout un espace de transparence, de sens de responsabilité, de vérité, de sincérité, de maturité et de leadership politique. Il n'est ni un refuge, ni une échappatoire.

Joseph W. Alliance
 

Author

est détenteur d’une Licence en Sciences Politiques de l'Université du Mississippi et d’une maîtrise en Peacebuilding et Gestion de Conflits de la SIT (School for International Training) Graduate Institute à Vermont aux Etats-Unis. Il a collaboré brièvement à l’Observatoire des Relations Haitiano-...

Animateur (s)

Anne Merline Eugene's picture
La Mafia existe
1 year 5 months ago
Jacques Adler Jean Pierre's picture
Agenda Culturel RTVC - 20 Avril 2017
2 years 5 months ago