« Trapèze » de Jean Emmanuel Jacquet

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Jean Emmanuel Jacquet

« Trapèze » que Jean Emmanuel Jacquet soumet cette année à notre appréciation est un véritable appel au dépassement du langage ordinaire. À travers ce recueil, tout en mobilisant à la fois le sens et les réalités intelligibles, l’auteur revient sur des thématiques fondamentales : la mort, la migration, la condition féminine, le rêve, les regrets, les vertus du silence, l’amour, la frivolité, l’infidélité, etc.

 

« il y a tellement de formes

à assujettir

tellement de silhouettes étrangères

de chaleur

de profondeurs inconnues

et de chair de pouls

qui sur le fil

ne nous rendent pas meilleurs » (p. 25)

 

Dans un langage très personnel, pour nous inviter sans nul doute à la réflexion, le poète fait connaître ses angoisses multiples quant au destin à la fois individuel et collectif. Le silence de la mère suite à la mort du père est source d’inquiétude. Le recueil fait une large part au silence et à la mort. La fin de la vie laisse toujours un vide que la poésie s’attèle à combler. La poétique de la mort certes émeut le lecteur, mais tout vrai poète porte en lui la nostalgie comme un signe d’espérance. Ainsi, la poétique de la mort s’inscrit dans une logique d’« espérance paradoxale » et, du coup, fait place au soleil.

 

« regards blessées

assassinés dès l’aube

empan de réveils sobres

à mesures de surface

corps fêlés en leurs côtés gauches

grossissent au soleil

perspectives pour le peintre qui passa

soudain

des ciels crèvent de mouchoirs » (p. 40)

 

La mission du poète serait de stimuler la sympathie de chacun. Le poète s’efforcerait de nous impressionner le mieux possible en misant sur la puissance des images. En faisant usage d’un langage diversifié, Jean Emmanuel Jacquet fusionne, dans un système poétique très cohérent, une infinité de « serrement de cœur ». La clarté du poème n’est pas empoisonnée même en dehors de l’utilisation de la ponctuation. Tel est le cas pour le poème intitulé « réfugiées ».

 

« les femmes vierges

égarées dans le va-et-vient de la lune

construisent leurs cabanes

sous les ailes du soleil

 

elles arrivent

ensommeillées et tièdes comme la mer du midi

avec des milliers de point d’interrogation

de parts et d’autres

dans des mots

qu’elles empruntent aux beugles » (p. 27)
 

 

Les migrant.e.s qui se noient chaque jour laissent peu de traces et de souvenirs. Ce recueil est en quelque sorte comme un monument érigé à leur mémoire. La route de la migration est parfois un vaste cimetière au cœur de la mer. Partout à travers le monde, loin des regards, plusieurs migrants sont donnés pour morts après différents naufrages. Comment rendre aux victimes de ces naufrages leur dignité humaine?

 

« les femmes attendent

et pleurent

débâcle de pervenches

sur un flot de naufragés

les enfants pleurnichent

dans leurs coquilles d’ange

et les psaumes glissent dans les persiennes

mouillés de larmes » (p. 68)

 

La discrimination fondée sur le sexe, les nombreux stéréotypes concernant les femmes et les filles ne cessent de battre leur plein. La pauvreté est de plus en plus féminisée. Jean Emmanuel Jacquet décrit la condition féminine, les différences de traitement entre les hommes et les femmes, et les conséquences qui en découlent. Les violences faites aux femmes peuvent prendre la forme de violences psychologiques ou physiques.

 

« c’est un cercueil de jeune femme venu des corridors

de si près que l’on ne pourra plus appeler le corps

par son nom en bois ni palper le cadavre pour qu’il

dise son délit et son assassin et pourtant je pose

un œil qui toujours flotte sur cette image sidérée

froide comme l’eau du matin des rivières » (p.77)

 

Ce recueil est également un hymne à l’amour. Le poète nous fait réfléchir sur l’art d’aimer. Que peut bien signifier aimer? À quoi ça sert d’aimer? L’amour, est-ce quelque chose de frivole?

 

« je t’aime et ‘‘ret’aime’’

entre la tzigane irisée

et le vide nacré de levers de soleil

 

il y a tellement de configurations

…Dieu sait comment » (p. 32)

 

Avant d’être altruiste, l’amour est comme parfois une poussée d’adrénaline. Le désir est, quant à lui, comme un poisson qui nage d’abord à la surface de l’eau avant d’aller dans les profondeurs des océans. Pour le poète, désirer, c’est aimer. Donc, aimer est une chanson de liberté et l’orgasme en est le refrain.

 

« arrête-moi cette syllabe amputée

qui lorgne nos lendemains

en chimères

avant que ne coule en flot

ce liquide solide » (p. 57)

 

Le poète n’est pas dupe. Il sait très bien que nous pouvons même perdre parfois la capacité d’aimer. L’amour est comme un champ qui a ses propres lois et défis. Ce n’est jamais un long fleuve tranquille.

 

« nous nous perdons dans une aquarelle

le cœur en lambeau

par l’étrangeté du bafouillis transpercé

le varech sur ton soleil trapèze

se redit mémorise et se plie » (p. 45)

 

Jean Emmanuel Jacquet évoque tout ce qui bouleverse l’existence humaine dans un style poétique réussi. Il y a le jeu d’articulation entre les mots, les images et les pensées, sans oublier l’appel à la sonorité musicale, à l’oralité, à la rythmique et à la répétition. Le poète n’est rien en dehors de la valorisation des mots par les figures de style.

 

« quel mot essayer par-delà le poème

quel sourire

j’y suis pour parler d’artifices

d’artifices d’artifices

là-bas

les villes saignent

sur leurs trottoirs » (p. 56)

 

Il faut enfin considérer ce recueil comme une quête de vérité ou d’authenticité absolue. Toutefois, la parole poétique peut-elle être une forme de vérité? Peut-elle contribuer à la recherche de la vérité? La vérité n’est-elle pas dynamique? Si oui, le langage poétique ne mérite-t-il pas de se renouveler de temps en temps? Le poète est d’avis que la poésie peut transformer le rapport humain au réel. Elle serait même ce regard exigeant orienté vers le réel. La question de la vérité dans la poésie est plus qu’essentielle.

« je scande les slogans de la folle foule

en obus de papier

de papier de papier

à ne plus laisser de papier

contre les abus du mensonge » (p. 84)

 

Ricarson DORCÉ

 

Author

Détenteur d’une licence en psychologie, d’un diplôme de premier cycle en droit et communication sociale, d’une maîtrise en histoire, mémoire et patrimoine ainsi que d’un diplôme de deuxième cycle en sciences du développement, Ricarson Dorcé est doctorant en ethnologie et patrimoine (à l'Université Laval,...

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