Les maîtres de la nuit blanche à Port-au-Prince

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Michelle Duvivier Pierre Louis , Louis Philippe Dalembert et Dany Laferierre photo par Claude Bernard Sérant

Le centre-ville de Port-au-Prince est déserté encore une fois pour cette 3e édition de Nuit blanche. Ceux qui ont vécu au temps de la dictature ne reconnaissent plus leur ville, même si cette ville a écorché leurs souvenirs. Qui eût dit qu’un samedi soir de décembre aurait été une nuit de chat noir ? Une nuit sans la magie de Noël, une nuit à ne pas s'aventurer dehors. À la bibliothèque nationale d’Haïti, Émmelie Prophète, encore une fois, a convié ses amis écrivains, artistes, opérateurs culturels, jeunes, à investir cette nuit « jouk li jou », connue pour son label international Nuit blanche.

Au centre-ville, les rues sont blanches. Dans la cour de la Bibliothèque nationale d'Haïti, la bière, l’alcool, l’eau coulent comme la poésie qui étanche la soif. Louis Philippe Dalembert, sacré maître de la nuit, a eu l’honneur de distribuer la parole à ses invités. Une parole vivante, structurée dans la chair du texte, que porte chaque lecteur. Le livre à portée de la main, Dalembert, l’auteur de « Poème pour accompagner l’absence », lit des textes tirés de ses livres et ceux des écrivains assis sur la table que le public écoute et applaudit. Mille et une nuits ne suffiraient pas à cet ancien pensionnaire de la villa Médicis (Rome, 1994-1995) pour lire ses romans : Les dieux voyagent la nuit, Rue du Faubourg Saint-Denis, L'Île du bout des rêves, Le crayon du bon Dieu n'a pas de gomme, Ballade d'un amour inachevé, Epi oun jou konsa tèt Pastè Bab pati. Mille et une nuits ne suffiraient pas pour qu’on partage les recueils de poèmes de ce distingué de la Bourse Barbancourt en 2011. Il faudrait plusieurs voix pour lire : Transhumances, Évangile pour les miens, Et le soleil se souvient, Du temps et d'autres nostalgies, Poème pour accompagner l’absence, Ces îles de plein sel et autres poèmes. Louis-Philippe Dalembert a passé la parole à Ananda Devi, cette femme de lettres mauricienne dont les mots ont marqué le cœur des lecteurs haïtiens après le tremblement de terre du 12 janvier 2010. L’auteure de « Le poids des êtres » ou encore « Eve de ses décombres » avait écrit : « En cet instant précis, écrire semble – presque – de l’indécence. Les mots, là-bas, ne peuvent plus dire. Ne pansent pas les blessures. Ne bercent pas les enfants. Ne consolent pas les vivants. N’enterrent pas les morts. Pour nous qui sommes restés à quai, qui ne sommes pas partis, qui ne sommes pas parmi eux – pour leur dire ce que nous ressentons, que nous pensons à eux, que nos vies sont rattachées aux leurs, il n’y a guère plus que le silence. Mais, en lisant les mots de Dany, je me dis qu’il faut aussi, avec humilité, avec amour, et sans tapage, leur tendre nos pensées et nos voix. Alors, en toute humilité, à vous, avec vous : Dany, Lyonel, James, Louis-Philippe, Frankétienne, Rodney. Michel, Maëtte et toute l’équipe. La famille de Georges Anglade et son épouse. Haïti. Haïti. Haïti.» Dalembert a sacré Émmelie Prophète maîtresse de la nuit. Celle-ci a confié qu’elle est tombée en amour pour les derniers poèmes de l’auteur de « Ces îles de plein sel et autres poèmes ». Elle les a partagés avec les ‘’jamais dodo’’ qui ont rejoint le format de la nuit blanche qui a pris son envol dans une cinquantaine de villes du monde. La représentante de la Fondation culture création, Michèle D. Pierre-Louis, s’est découvert un nouveau talent. À haute et intelligible voix, elle a donné à apprécier des morceaux choisis de Dany Laferrière. Pour la nuit, elle a porté son dévolu sur « Journal d'un écrivain en pyjama ». ''Poéshumour'' dans la nuit blanche Comme tous les ans, la nuit blanche débute en plein air, dans la cour de la bibliothèque, après quelques tours de lecture et de dégustation, la pluie se met à tomber. Comme tous les ans, tout le monde passe la nuit à l’intérieur de la bibliothèque. Dans l’enceinte de cet espace, l’histoire des livres se déploie dans tous les genres : poésie, roman, nouvelle, humour. Pour l’humour, on s'est bien marré dans la salle. Un homme entre deux âges, muni d’un cahier d’écolier, s’est assis au pied de l’estrade et a commencé à débiter des textes sans queue ni tête. Des poèmes aux allures patriotiques. Là où la poésie fait défaut, l’humour l’emporte à gorge déployée. Il s’arrête à chaque couplet pour chanter « panpan panm panm ! » Certains ont empoigné leur taille à deux mains pour rigoler. Cette ‘’poéshumour’’, permettez le mot, a mis une note gaie dans la salle; elle a placé le public dans une disposition d’esprit qui l’a préparé à rire. Quand une jeune comédienne, sérieuse, concentrée, s’est mise à lire « Amour, colère et folie » de Marie Chauvet, le public a éclaté de rire à l’instant où elle est tombée sur les mots : je suis vierge. La salle a poussé de hauts cris. Elle a dû souffler un peu avant de reprendre son texte. Le maître de la nuit a donné carte blanche au public. Chacun pouvait à loisir dire un texte. Inéma Jeudi, vrai boute-en-train, après chaque texte recommandait à un de ses pairs, dans l’assistance, de se prêter au jeu de la nuit. Il avait trouvé une formule pour cette invitation : « M pral antrave w », une manière de dire à l’autre de chasser toute timidité en vue de partager un morceau littéraire avec le public. À ce propos, il a entravé Makenzie Orcel, l’auteur de «L'Ombre animale ». Ce jamais dodo s’est exécuté sur-le-champ. L’odeur de café remplit la bibliothèque. On lit des textes de Dany. C’est toute l’enfance, la jeunesse de l’auteur qui montent et se répandent dans la salle. Les textes suintent « Le Goût des jeunes filles », ils évoquent la bouffée nostalgique de « L'Énigme du retour. » Après tant d’ivresse littéraire pour une nuit qui suspend son vol dans le temps, Dany se lève et s’éclipse du décor. Émmelie Prophète commence à peine à s’échauffer. Elle a encore « Des marges à remplir » « Sur parure d’ombre ». Elle lit le « Le désir est un visiteur silencieux », texte paru aux éditions C3 l’année dernière. L’atmosphère de la fête retient l’haleine fraîche de la nuit à l’intérieur de la Bibliothèque nationale. Le centre-ville de Port-au-Prince est déserté. Toute la vie nocturne dans cette ville semble se confiner dans l’espace où opèrent les maîtres de la nuit, une nuit de chat noir à quelques semaines de la Noël.

Gallery of Photos

  • Michelle Duvivier Pierre Louis , Louis Philippe Dalembert et Dany Laferierre photo par Claude Bernard Sérant

  • Amanda Devi Femme de lettre de l'ile Maurice Photo par Serant

  • Lisant un poeme - photo par Sérant

  • Mme Emmelie Prophete photo par Sérant

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