Le rara après le carnaval national raté

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Musiciens - Rara

La délocalisation du carnaval national connaît des moments difficiles. La localisation du rara, c’est Léogâne. Que faire de neuf, entre l’échec et la tradition ?

Après cette routine désorganisée que certains considèrent comme  « l’échec du carnaval national 2019 », l’opinion se demande, perplexe : « Assistera-t-on à la débandade du rara ? » Pourquoi ne pas y penser dès maintenant ? Non seulement pour reléguer au passé un carnaval minimalisé à Carrefour ou aux Cayes, mais surtout pour revitaliser ce qui se présente, dangereusement, comme une entropie  du secteur culturel.

En fait, ce qu’on a entendu de propos injurieux sur le char de Sweet Micky dans la ville des Cayes est une extrême désintégration de la culture populaire haïtienne. Et cela exprime un total désengagement  éthique de ceux qui devraient mieux réguler le secteur. Donc, toute tentative de cohésion de la société haïtienne à partir de sa culture semble être piégée.

Ce qui, dans le temps, était le lien organique nous unissant pendant quelques jours festifs devient une tribune de trivialités. De la polémique élégante des années 60-70 du XXe siècle, nous voilà au milieu de la scatologie du micro. La permanence du « Rat pa… » et du « Grenn nan… »  opère l’irréparable dans ce qui nous reste de culture.

                                          Le rara national à Léogâne                

La génération du « bodègèt » ne sait pas que le rara est une expression  authentique de l’identité nationale. Beaucoup d’artistes ont fait de ce thème des œuvres picturales pour en dire la beauté et décrire l’authenticité. Parmi les plus connus sur le plan international, on peut citer Rose-Marie Desruisseaux, Dieudonné Cédor et Fravrange Valcin.

Des peintres plus jeunes et très talentueux se sont essayés dans la description « réaliste » des scènes de rara en son décor géographique le plus connu : Léogâne. Guy Pierre a travaillé sur ce thème aussi bien sur des tableaux  que sur des murs de son quartier natal, à Carrefour-Feuilles. Il est avec son frère Sanba Zao un des leaders qui ont fait des recherches approfondies sur des rythmes rara. Leur premier groupe racine Sanba Yo est créé après le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986. Durant la période des années 1970, il y avait beaucoup de groupes rara à Carrefour-Feuilles. Il cite les noms les plus connus de ces bandes : « Rara Britéus », « Rara Herman », « Rara des jeunes », « Rara Tipyè »… Ils fonctionnaient surtout à Savann Pistach et à Baillergeau (Baryajou). Musicien du groupe Sanba Yo, peintre et sculpteur, Guy Pierre s’est lancé aussi dans le muralisme. Il est aussi très connu pour des sculptures en bas-reliefs au grand cimetière de Port-au-Prince (Baron Lacroix, Grann Brigit, Granbwa…)

Guy Pierre arrive maintenant à mieux maîtriser son espace pictural. Il voulait tout montrer: la rue, les balcons des maisons, les costumes, les instruments, la foule, le paysage tropical et l’atmosphère rara à Léogâne. L’artiste a, aujourd’hui, réduit son champ de vision  pour se concentrer sur l’essentiel graphique. Il varie d’un sujet à l’autre et tente une aventure dans l’abstraction futuriste. L’environnement artistique de Guy Pierre est aussi une émulation positive avec les St-Éloi. Il a beaucoup travaillé avec Shiller St-Éloi, mort en 2018.

On en parle parce que nous persistons à croire que les manifestations culturelles doivent sortir de la répétition rituelle ou de la litanie des années et réinventer de nouvelles manières de penser notre identité en « degraba ». À défaut d’une politique culturelle globale, on est en droit de s’attendre à des innovations du ministère de la Culture qui, de l’écrivain Frankétienne à l’administrateur Jean Michel Lapin, n’a pas laissé des traces incontournables dans le secteur.

La période rara suivra un carnaval national raté. Tous les signes sont là pour nous faire croire que la nouveauté ne sera pas au rendez-vous. Dans un des rares livres académiques publiés sur le rara, Élizabeth McAllister écrit : « Le rara c’est du théâtre, de la religion, de la politique, mais aussi le souvenir d’une histoire sanglante. » Comment le réinventer, à Léogâne, quand tous les signaux sont au rouge ?

Pierre Clitande - Source Le Nouvelliste

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