Dieudonné Fardin dans la construction d’une nouvelle classe d’hommes en Haïti

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Dieudonné Fardin

Dieudonné Fardin, le coïnvité d'honneur de la 24e édition de Livres en folie, a innové dans la presse nationale en confiant l’hebdomadaire Le Petit Samedi Soir [PSS] à de jeunes intellectuels, à côté d’aînés comme René Philoctète, Jean Claude Fignolé, Aubelin Jolicoeur. Il a jeté ainsi les bases pour la construction d’une nouvelle classe d’hommes en Haïti.

Grâce à Lyonel Vilfort, un jeune ami déjà intégré à cet hebdomadaire, j’ai eu la chance de publier mon premier article. À la parution du papier sur Frankétienne, mes amis se sont réunis à la maison, pour donner leur appréciation sur mon article. Ils le jugèrent bien, mais questionnèrent l’écriture qui ne s'apprêtait pas au style journalistique. Sur les recommandantions de ces amis qui ne juraient que par l'écriture, j’ai commencé à changer mon style. Au journal Le Nouvelliste où j’étais admis, peu de temps après, en 1976, comme rédacteur, j'ai continué sans relâche à exercer ce métier si exaltant.

Je dois avouer que parmi les jeunes que je fréquentais, certains se sont fait connaître par leurs écrits au journal de ce natif de Port-de-Paix que les proches appelaient affectuesement « Ti ben » parce que, dans les registres de l'état civil, on retient le nom que voici : Louis-Marie Benoit Pierre.

La 24e édition de Livres en folie me donne une occasion pour me souvenir de tout un pan de mon passé de journaliste. Je revois, parmi quelques professionnels de l'information, Dany Laferrière. Il était l'un des plus jeunes du groupe. Il était taquin, incisif, « impertinent » dans ses interventions à la radio. Il était admis à prendre la parole sur les ondes de radio Nouveau Monde avec Roger Gaillard, à Radio Haïti avec Jean Dominique et Marcus Garcia. Caustique, brillant, étincellant même, il ne laissait passer aucune occasion pour les contredire. Il venait parfois à la maison pour me demander mon opinion sur ses prises de position à la radio.

Mais toutes ces joutes intellectuelles allaient peu durer. Un beau jour, le malheur a frappé à nos portes. Un de nos confrères, Gasner Raymond, sera assassiné à Braches. La nouvelle est tombée dans notre cercle comme un couperet. Le jeune Gasner était un journaliste aguerri, il travaillait surtout pour aider sa mère à joindre les deux bouts dans cette société marquée par la précarité. À la mort de Gasner, la mère de Dany a vite fait de l’envoyer au Québec (1976). C'est dans cette seconde patrie que notre Dany publiera un roman devenu célèbre : Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985). Dany Laferrière est devenu une icône nationale : il a été reçu à l’Académie française en décembre 2013. Moi ce qui m'a fait un immense plaisir, c'est lorsqu'il est venu chez moi dialoguer avec des jeunes sur la littérature. C'était merveilleux! Le temps d'une rencontre hebdomadaire de Dieudonné Fardin a traversé mon esprit.

Comment ne pas se souvernir de Pierre Clitandre. Il était le jeune rédacteur en chef de Le Petit Samedi soir. Ses éditoriaux étaient lus et commentés, dans tous les milieux politiques, diplomatiques et culturels du pays. Cependant, il a été expulsé en 1980 sous la dictature de Jean Claude Duvalier. Il continue, après son retour à Haïti en 1986, à écrire des romans… l'un des plus célèbres est « La cathédrale du mois d'août » qui rappelle Gabriel Garcia Marquez, le réalisme merveilleux.

Dieudonné Fardin m’a donné une occasion – dois-je le confesser aujourd’hui- d’apprendre à être moi-même. J’observais ses investissements dans des activités d’imprimerie, à côté de la parution du journal, pour gagner sa vie. Il reproduisait des ouvrages haïtiens, très rares, sur le marché. Par exemple, le Procès de la consolidation.

Un des voisins de Fardin à Fontamara m’avait permis de mieux comprendre l’homme dans ses faiblesses, mais aussi dans ses actes de grandeur: l’artiste Valcin II. J’avais profité de ma présence au journal Le Nouvelliste pour élargir mes compétences en arts plastiques. Mes écrits ont aussi retenu l’attention du confrère Dany Laferrrière. Il écrivait depuis 1972 sur la peinture au journal. L’Académicien, avant son départ pour le Canada, m’avait dit un jour : « Je vais te montrer comment lire un tableau ». Il m’avait donné rendez-vous, un matin, au centre-ville. J’ai visité avec lui tous les musées et galeries, au bas de la ville (Musée du Collège St-Pierre, Galerie Nader, à la place Geffrard, Centre d’art, à la rue de la Réunion,etc.) et à Pétion-Ville (Galerie Nationale) pour me montrer comment lire un tableau. Il faut remarquer qu'il avait des connaissances solides dans le domaine.

La présence de Fardin dans ma vie a eu ses conséquences. D’abord, comme mon professeur de littérature haïtienne dans les années 70-71 au collège Roger Anglade. Il nous avait recommandé d’acheter ses livres – ses différents tomes sur la littérature haïtienne, pour avoir plus d’informations, sans rejeter le travail du Dr Pradel Pompilus et du Frère Berrou. Il respectait les autres.

J’ai apprécié sa prise de gueule, sa polémique avec Roger Gaillard. J’étais hésitant à choisir : Roger Gaillard était, à cette époque, mon professeur de littérature française en rhéto et, l’année suivante, en philosophie. Mais j’observais. Sans prendre parti pour l’un ou l’autre. L’argumentation de l’un me décide à soutenir son point de vue sur certains problèmes liés à la littérature en Haïti, souvent au centre des discussions. Les jeunes lisaient beaucoup, à l’époque, et s’intéressaient à la vie intellectuelle du pays.

J’ai rompu le silence pour parler de mon professeur Dieudonné Fardin pour une raison, à mon sens, fondamentale: il a gardé dans ce siècle, où l’intérêt mesquin prime, le culte de l’amitié dans ses relations avec ses amis. Au cours de la foire internationale du livre de la Direction nationale du livre, l’année dernière, au Palais municipal de Delmas, j’étais en train de parler avec le Dr Rony Gilot, je lui ai demandé, après son intégration au groupe, des nouvelles d’un ami commun. Il m’a dit qu’il ne l’a plus revu. Il vient le supporter dans la publication de son dernier livre : un roman de moeurs, mais celui-ci n’a pas réglé les frais d’impression. Tu vas réagir? lui ai-je demandé. Il m’a regardé dans les yeux, et m’a lancé tout simplement: « Lahens, je continuerai à le supporter ».

Wébert Lahens source Le NOUVELLISTE

Cette remarque m’a touché et m’a révélé une dimension humaine chez mon professeur de littérature.

 

Dieudonné Fardin m’avait donné l’occasion de faire mes débuts dans l’écriture au Petit Samedi Soir. Aujourd’hui, c’est pour moi un jour nouveau. Il me montre comment vivre avec les hommes. L’essentiel est-il encore invisible à l’oeil?

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