10 ans après : Les projets de villages Lumane Casimir et Zoranje, vitrines de l’échec de la reconstruction post-séisme en Haïti

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Les projets de villages Lumane Casimir et Zoranje sont devenus les vitrines de l’échec de la reconstruction, après le tremblement de terre du mardi 12 janvier 2010 en Haïti. Ce devait être deux quartiers modèles, aux limites de l’agglomération de Port-au-Prince, pour montrer qu’il était possible de construire vite et bien, pour les familles sinistrées das le séisme de janvier 2010. Dix ans plus tard, les habitantes et habitants attendent toujours l’eau potable et les services de base. Gabegie financière, détournements et corruption sont passés par là.

Ce sont, chaque jour, les mêmes scènes de désolation à Zoranje, à vingt kilomètres au nord de Port-au Prince, dans la commune de Cité Soleil, observe l’agence en ligne AlterPresse.

Des centaines de personnes, les bras chargés de bidons, marchent dans une eau boueuse et entre des tas d’ordures pour gagner le puits communautaire. Des enfants, des femmes, des vieux viennent s’approvisionner en eau. Certains poussent des brouettes, chargées de récipients. Toutes et tous habitent le « village de la Renaissance », à Zoranje.

Des jeunes à la recherche de l’eau au puits communautaire de Zoranje

Ce sont également les mêmes corvées quotidiennes d’eau, au « village Lumane Casimir », aux pieds du Morne à Cabris, à vingt-cinq kilomètres au nord-est de la capitale haïtienne. Là, les camions citernes passent régulièrement. Les habitantes et habitants peuvent dépenser jusqu’à 400.00 gourdes par semaine (environ 4 euros ou une journée de salaire minimum en Haïti) pour remplir ce qu’ils appellent leurs « châteaux d’eau ».

Village de la Renaissance, village Lumane Casimir : ces deux grands projets devaient démontrer combien il était possible de reconstruire Port-au-Prince, au lendemain du tremblement de terre dévastateur du mardi 12 janvier 2010.

Ces projets étaient tellement emblématiques que les deux chantiers furent inaugurés par le président de la république d’alors, Joseph Michel Martelly, et William Jefferson (Bill) Clinton, l’ancien président étasunien, nommé par le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (Onu) co-président (avec le premier ministre d’alors Joseph Jean Max Bellerive) de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (Cirh).

A travers ces projets, il s’agissait aussi de préfigurer la grande agglomération de Port-au-Prince, de construire bien et vite, pour loger, dans de bonnes conditions, les familles sinistrées. Avec plus d’1 million 300 mille personnes sans-abris, le séisme du 12 janvier 2010 venait de tuer plus de 300,000 personnes, de détruire ou endommager plus de 172,000 logements.

A Port-au-Prince, plus de 200,000 personnes déplacées croupissaient encore dans les camps ou dans trois grandes nouvelles agglomérations anarchiques (à partir d’août 2010), appelées Canaan, Jérusalem et Onaville (dans l’axe nord/nord-est de la capitale).

Des constructions inachevées de Lumane Casimir

Dix ans plus tard, en 2020, les deux villages restent encore inachevés, isolés, comme abandonnés par les autorités. Les infrastructures essentielles manquent toujours.

Des dizaines de millions de dollars américains (Ndlr : US $ 1.00 = 96.00 gourdes ; 1 euro = 111.00 gourdes ; 1 peso dominicain = 2.00 gourdes aujourd’hui) ont été dépensés pour leur aménagement, alors que des soupçons de corruption et de détournement de fonds ont été relevés dans deux rapports (rendus publics en janvier et mai 2019) de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (Cscca) d’Haïti.

Des enfants qui s’amusent dans les rues de Zoranje

Le village de la Renaissance avait été baptisé « projet 400 % », soit « 400 maisons en 100 jours ».

Inauguré, le 27 février 2012, par Martelly, il a été réalisé grâce à une subvention de 30 millions de dollars américains de la Banque interaméricaine de développement (Bid). Etaient aussi prévus trois kilomètres de routes, un système d’adduction d’eau potable, des réseaux électriques, des lampadaires, un terrain de basketball et une place publique, .

Force est de constater que très peu de ces promesses ont été réalisées à date (janvier 2020).

Mini-parc du village Lumane Casimir

Le village Lumane Casimir était un projet encore plus ambitieux. Pour un montant de 44 millions de dollars américains, ledit projet prévoyait la construction de 3,000 logements modernes, dotés d’eau courante, d’électricité, de toilettes et d’installations sanitaires décentes, des rues pavées, des trottoirs…

Dans les deux cas, les habitantes et habitants ont très vite déchanté.

Il y a d’abord l’isolement.

L’éloignement du centre de Port-au-Prince est un handicap majeur pour les personnes les plus démunies. Dépourvus de moyens de déplacement, la plupart des habitantes et habitants doivent « payer jusqu’à 35.00 gourdes pour se rendre en ville », raconte Elvire Nelson, une jeune femme de 25 ans, qui habite au village Zoranje, depuis sa construction.

De plus, la majorité des habitantes et habitants sont sans emploi. Certaines et certains se débrouillent dans des activités de petit commerce. Très peu travaillent dans des institutions étatiques ou dans les usines textiles, au Parc industriel métropolitain de Port-au-Prince, de la Société nationale des parcs industriels (Sonapi).

Au village Lumane Casimir, inauguré en mai 2013, les habitantes et habitants sont aussi confrontés à des difficultés d’approvisionnement en différents biens essentiels.

Ils doivent payer jusqu’à 80.00 gourdes aller-retour, pour se rendre en ville et revenir de Port-au-Prince.

Insatisfactions des habitantes et habitants du projet 400%

Ce matin-là, sous un soleil de plomb, des habitantes et habitants du village de Zoranje sont déjà partis travailler. D’autres se sont installés devant leurs maisonnettes. Des enfants jouent tranquillement dans les rues.

Le village a été installé au milieu de champs abandonnés. Des bosquets de fleurs entourent les maisons, bien entretenues et peintes de plusieurs couleurs.

Mais, derrière ces belles images, les familles vulnérables sont privées d’accès aux services sociaux de base : centres de santé, eau potable et électricité, entre autres.

« Nous voulons que quelque chose change dans la zone », exprime Madona Borgella, 17 ans, contrainte, dit-elle, de parcourir plusieurs kilomètres, sur des routes boueuses, un récipient sur la tête, pour pouvoir s’approvisionner en eau.

Madona Borgella

« La situation, que nous vivons, n’est pas acceptable. La mauvaise qualité de l’eau achetée nous donne des grattelles et infections, particulièrement au niveau de notre partie génitale », se plaint Madona Borgella, qui appelle les autorités à rendre l’eau potable accessible à toute la population.

Les conditions de vie de la population ne cessent point de se dégrader, à cause du manque d’infrastructures sanitaires dans la zone, ajoute Junior Ostin, ancien président du projet 400% au village de la Renaissance, réparti en sept blocs respectifs, dénommés Préval, Chavez, Aristide, Cubain, Expo, Day et Martelly.

« Les gens, qui habitent au Village de la Renaissance, depuis presque 10 ans, vivent dans des conditions précaires. L’Etat a remis aux habitantes et habitants les maisons, pour lesquelles ils ont l’obligation de payer 2 mille gourdes chaque mois, alors que les gens ont de grandes difficultés pour obtenir de l’eau potable pour la consommation ».

Malgré l’installation d’une grande citerne, depuis plusieurs années, l’eau a toujours du mal à couler dans les robinets de ces gens.

Les autorités n’ont pas respecté les principes de base du contrat, qu’elles avaient préalablement signé avec leurs locataires. L’Etat doit venir en aide à la population abandonnée, souhaite Junior Ostin.

Junior Ostin

Plusieurs habitantes et habitants de la zone sont tombés malades, à cause de l’eau qui serait contaminée.

Il n’existe aucun centre de santé pour les soins d’urgence. Les habitantes et habitants sont obligés de se rendre à l’hôpital Saint Camille, situé dans la zone de Marin, se plaint Junior Ostin.

Un village dénaturé par les habitantes et habitants

L’ingénieur Borgella Euzèbre a travaillé à la construction de ces logements sociaux, pour le compte du Fonds d’assistance économique et sociale (Faes). Lui aussi déplore le fait que la construction d’un centre de santé n’ait jamais vu le jour.

L’ingenieur Borgella Euzèbre

« Sept ans après la construction, la situation tend à empirer, tant le village a perdu de sa beauté. Immédiatement après être entrés dans les maisons, les habitantes et habitants ont fait des aménagements, qui ont dénaturé la beauté du Village », fulmine-t-il.

L’ingénieur critique des constructions parallèles, faites par les habitants pour agrandir des maisons, parfois trop petites pour accueillir tous les membres d’une famille.

« Un terrain dans la zone a été réservé pour faire un magasin communautaire, qui n’a jamais vu le jour. A la place, ont été installés des espaces de jeux pour enfants. Le projet a été inauguré prématurément par le président Joseph Michel Martelly, qui s’est empressé de livrer les logements aux milliers de personnes, qui vivaient sous des tentes à cette époque », explique l’ancien cadre du Faes.

Assis devant sa maison, à Zoranje, Borgella Euzèbre dit regretter les difficultés, auxquelles sont confrontés les habitantes et habitants pour s’approvisionner en eau.

Faute d’entretien et d’aménagement approprié, un forage, fait dans la zone par le Faes, ne sert à rien. Les démarches, menées auprès des instances compétentes, pour alimenter la zone en eau, sont restées vaines.

Au village Lumane Casimir, une population abandonnée

Autre village censé être modèle, Village Lumane Casimir.

Wilson Jusmé y vit depuis plusieurs années.

« La situation est très précaire », dit-il.

« Depuis la remise des clefs aux habitantes et habitants du Village, toutes les instances étatiques nous ont abandonnés. Les problèmes s’accumulent : insécurité, absence de courant électrique public, pas de système d’adduction d’eau potable … ».

Wilson Jusmé

Ce sont les habitantes et habitants, qui s’organisent entre eux pour gérer le village et veiller à leur sécurité. Ils sont livrés à eux-mêmes, au milieu de terrains arides et isolés, ajoute-t-il.

« Un grand réservoir, installé à l’entrée du village, devait distribuer l’eau potable. Il n’a jamais été opérationnel », montre-t-il.

La zone n’a pas de centre de santé, encore moins de sous-commissariat de police.

Mini-parc industriel inachevé du village Lumane Casimir

Après le départ de Michel Martelly de la présidence, plus personne ne paie les redevances, dues à l’organisme « Unité de construction de logements et de bâtiments publics » (Uclbp). Même l’annexe de la mairie de la Croix-des-Bouquets a été contrainte de fermer ses portes, faute de moyens, se plaint Natacha Pierre, une représentante du conseil municipal de la Croix-des-Bouquets.

Elle explique que seule la présence de policiers nationaux, qui habitent dans la zone, permet de contenir l’insécurité.

Selon elle, plus d’une centaine d’enfants vulnérables y vivent dans des conditions très précaires.

Que dire du programme de fonds PetroCaribe ?

Selon le projet initial de mai 2001, 22 millions de dollars américains devaient être transférés, du programme PetroCaribe d’aide vénézuélienne à Haïti, pour la construction de 1,500 maisons et d’infrastructures.

Le groupe de BTP Hadom, propriété du sénateur de la République Dominicaine Félix Bautista, a emporté le marché. Selon le journal Le Nouvelliste, 1,280 logements ont été livrés, puis le chantier a été abandonné. Des poursuites judiciaires ont été engagées, sans succès, en République Dominicaine, contre le sénateur et magnat de la construction.

Pour la rénovation urbaine et le développement du village à Morne à Cabris, une autre somme de près de 27 millions de dollars américains a été débloquée. Dans un rapport d’audit, rendu public en mai 2019, la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (Cscca) pointe douze contrats, passés de gré à gré, par l’Uclbp, avec des firmes ou des particuliers, ouvrant ainsi la possibilité de surfacturation et de détournements.

« Dans certains cas, c’est permis par la loi, et donc ce n’est pas toujours une faute. L’Uclbp n’a rien à cacher. Elle dispose de toutes les pièces justificatives de sa gestion », souligne l’ancien directeur de l’Uclbp, Harry Adam, contacté sur ces contrats, qui ont été signés durant son administration.

En outre, sur une autre somme de 10 millions dollars américains, qui devait être versée, en 2013, à l’Uclbp, seuls 5 millions l’ont été, relève la Cscca.

Les enquêteurs de la Cscca relèvent bien d’autres irrégularités, dont trois contrats de près de 9 millions de gourdes et de 14,000 dollars américains, conclus avec une consultante Marie Franconette Prussien.

Interrogée à ce sujet, la consultante a répondu que son travail était achevé et qu’elle n’avait pas le droit de s’expliquer sur ces contrats.

Même cas de figure, pour le directeur général de l’Uclbp, Clément Bélizaire, qui dit attendre l’autorisation de son ministère de tutelle pour s’exprimer.

Lemoine Bonneau, responsable de communication à la Cscca, défend le travail de la Cour des comptes.

Des ministres et des premiers ministres ont signé ces contrats, malgré les nombreuses irrégularités constatées. La Cscca transmettra son rapport au sénat qui, lui, l’enverra au parquet du tribunal civil de Port-au-Prince, dit-il.

« Le tribunal de la Cour des comptes se réunira pour regarder toutes les données », explique Lemoine Bonneau.

« Pour les autres hauts fonctionnaires de l’Etat, qui ont participé au gaspillage de ces fonds, avant même d’engager des poursuites pénales, il faudra que la Cscca les mette en débet ». Ce n’est qu’ensuite que le parquet, s’il est saisi, décidera d’éventuelles poursuites pénales.

Le procès de la gabegie et de la corruption, qui ont accompagné la reconstruction post-séisme du 12 janvier 2010, n’est pas encore pour demain. [jep rc apr 10/01/2020 17:00]

Reportage*

Par Jean Elie Paul, journaliste à AlterPresse et AlterRadio

* Reportage réalisé par AlterPresse et AlterRadio, avec l’appui de la Fondasyon konesans ak libète (Fokal), dans le cadre de l’appel d’enquêtes et grands reportages pour les 10 ans du séisme

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